Les arts de la rue inscrivent leur singularité dans le choix délibéré de l’espace public. Ces formes hybrides, si difficiles à « caser » dans les normes académiques ou disciplinaires, se sont nourries de toutes les formes du spectacle vivant (théâtre, danse, marionnette, arts du cirque, musique...), comme plus récemment de celles issues des nouvelles technologies.
Le choix de l’espace public est aussi motivé par le désir de réinventer la rencontre entre actes artistiques et publics, pour mieux affirmer un certain « droit » des artistes dans la cité.
Ce n’est donc pas un hasard si les premiers épisodes qui tracent l’histoire contemporaine des arts de la rue, vue sous l’angle de la politique culturelle, sont le fruit d’une volonté partagée entre des porteurs de projets, artistes ou opérateurs culturels, et des élus sensibles à ces questions, tout autant politiques que sociétales. En 1986, la naissance du Festival d’Aurillac est portée par une entente entre un maire, René Souchon, et un artiste, Michel Crespin. Chalon dans la rue en 1987, Viva Cité à Sotteville-lès-Rouen en 1988 suivent cette même dynamique, inaugurant un vrai phénomène de démultiplication de manifestations dans l’espace public où les spectacles de rue trouvent, tout naturellement, leur terrain premier de diffusion.
Pendant cette première période pionnière, le ministère de la Culture est très peu présent. Il apporte son soutien à des initiatives fondatrices, comme Lieux Publics, mais il ne reconnaîtra certaines compagnies déjà majeures, comme Royal de Luxe ou Ilotopie, qu’à la fin des années 80, alors qu’elles ont déjà atteint une notoriété considérable en France et à l’étranger. Le premier plan d’intervention structuré mis en place par le ministère de la Culture date de la moitié des années 90 avec la création d’une commission nationale pour l’attribution d’aides au projet et à l’écriture, la qualification de Lieux Publics en Centre national des arts de la rue et son installation à Marseille et la naissance de HorsLesMurs, Centre national de ressources, auquel on confie une mission de développement et de promotion du secteur. L’ensemble de ces actions marquent la reconnaissance d’une spécificité des arts de la rue, contribuant ainsi à sa construction identitaire.
Cette mouvance spontanée des années 70 se constitue progressivement en « métier » avec ses échelles de valeurs, ses normes plus ou moins explicitées et ses organes de représentation : la Fédération, association pour les arts de la rue, est créée en 1997, sous l’impulsion d’artistes, mais aussi d’opérateurs, de directeurs de festivals et de personnalités du monde culturel. Dans cet effort de structuration, les problèmes de production et de pérennisation émergent de manière de plus en plus sensible. Les arts de la rue ne peuvent plus se réduire aux événements festifs : les compagnies ont besoin d’espaces de travail adaptés à leurs formes et les responsables des manifestations majeures cherchent à inscrire leur action sur le territoire et dans la durée. Face à ces réalités, s’ouvrent ainsi les lieux de fabrique.
Le ministère de la Culture et les collectivités territoriales apportent un premier soutien à l’investissement, mais les moyens de fonctionnement et les missions restent à définir. Dans cette fin des années 90, le ministère de la Culture opère la fusion entre la direction du théâtre et des spectacles et celle de la musique et de la danse. Grâce à cette vision transversale, qui se traduit aussi au travers de la réforme des compagnies dramatiques de 1999, les arts de la rue bénéficient d’une ouverture des dispositifs jusqu’alors centrés sur le seul théâtre : les comités d’experts en DRAC accueillent des membres sensibles à ces formes, des conventionnements des compagnies et des aides à la production dramatique sont accordés aux équipes des arts de la rue. En outre, un nouveau dispositif pour les dramaturgies non exclusivement textuelles est mis en place au sein des aides à la création théâtrale, éclairant ainsi ce mouvement des arts « indisciplinaires » auquel les arts de la rue participent.
La troisième phase de la politique culturelle du ministère de la Culture s’est accomplie tout récemment avec le Temps des arts de la rue. Lancé en 2005 par le ministre Renaud Donnedieu de Vabres, ce programme agira à la fois sur les besoins spécifiques du secteur, mais aussi sur son inscription durable dans la politique globale d’intervention de l’état, comme de celle des collectivités territoriales.
L’un des axes majeurs est la structuration de lieux de fabrique. Neuf d’entre-eux sont reconnus Centres nationaux des arts de la rue (CNAR). Un texte-cadre de portée nationale définit les missions confiées aux CNAR – la production en premier, mais aussi la diffusion et les publics - alors que les moyens sont considérablement augmentés grâce au double effort de l’état et des collectivités territoriales. L’ensemble de ces lieux bénéficie de conventions pluriannuelles signées par les partenaires, marquant ainsi une avancée pour la consolidation de ces expériences. Parallèlement aux CNAR, plusieurs lieux de création animés par des compagnies des arts de la rue sont confortés sur l’ensemble du territoire. Au final, un véritable réseau de structures propres aux arts de la rue émerge, en mesure d’entrer en dialogue avec les autres réalités de production et de diffusion.
Le deuxième axe fort du Temps des arts de la rue met l’accent sur la nécessité de développer de nouveaux contextes de diffusion en dehors des festivals : des saisons des arts de la rue permettant une présence en continu de ces formes sur les territoires, ainsi que leur inscription dans les programmations des lieux dits « généralistes » : scènes nationales, scènes conventionnées, théâtres municipaux...
Ce Temps des arts de la rue voit aussi s’ouvrir la première école consacrée au secteur : la FAI AR, formation avancée et itinérante des arts de la rue, fondée par Michel Crespin. S’adressant à des artistes ayant déjà une première expérience du spectacle de rue, cette école forme des concepteurs des spectacles de rue. Elle se déroule par modules réalisés en contact direct avec des réalités significatives du secteur : compagnies, festivals, lieux de production...
La FAI AR marque un pas important de l’évolution des arts de la rue : la mouvance artistique spontanée des années 70, désormais muée en « métier » professionnel tout au long des années 80 et 90, peut désormais discerner clairement ses fondamentaux et les transmettre aux futures générations.
D’autres mesures du Temps des arts de la rue soulignent ces avancées : le dispositif « écrire pour la rue » mis en place avec la SACD, qui accueille de son côté un nouvel administrateur issu du secteur, les différentes propositions éditoriales, comme celles issues du milieu universitaire, dont une importante étude sur les esthétiques des arts de la rue, réalisée par le réseau de chercheurs « Arts de ville ». Il est à noter également la création d’un master professionnel au sein de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne consacré aux projets culturels dans l’espace public.
Autant d’éléments qui dessinent désormais un portrait des arts de la rue où l’émergence a cédé le pas à la consolidation, tout en laissant ouverte la question de l’évolution de ce secteur dans un contexte où le sens de l’intervention publique est remis en jeu.
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