L’histoire de la politique publique en faveur des arts de la piste date du début des années 80. Le monde des entreprises de cirque connaît une profonde crise artistique et économique dès les années 50/60, suivie par de nombreuses faillites tout le long des années 70. Des difficultés à renouveler les numéros, la désaffection croissante du public, des normes de plus en plus contraignantes sont les causes principales de cette crise.
En 1978, quelques personnalités du cirque, Alexis Gruss en tête, font appel au président de la République pour « sauver » le cirque d’une décadence irrémédiable, en le reconnaissant comme une forme d’art à part entière. Le ministère de la culture répond à cet appel par deux actions. La première est la mise en place d’une association (ANDAC – association nationale pour le développement des arts du cirque - est son dernier intitulé jusqu’à 1994), chargée de récolter et redistribuer un fonds financier, alimenté par des subventions du ministère et des apports provenant des recettes de billetterie versées par les cirques adhérents à l’association. La deuxième action est la fondation du CNAC (Centre National des Arts du Cirque) avec son école supérieure délivrant un diplôme de métiers d’art. Ces mesures cernent ainsi les deux problèmes essentiels du cirque : le risque économique qu’engendre une activité nécessitant une main d’œuvre très coûteuse et celui de la relève artistique.
Cette relève était toutefois déjà en acte, en dehors des familles du cirque Traditionnel. À la fin des années 70, dans la rue, cohabitant avec d’autres formes spectaculaires qui avaient choisi l’espace public, des troupes s’approprient à leur manière des disciplines du cirque et les réinventent. Le Cirque Amour, devenu le Cirque Plume, Aligre, fondé par Bartabas et Igor, le Cirque Bidon, matrice du futur Archaos et le Puits aux Images, connu aujourd’hui sous le nom de Cirque Baroque, affirment des démarches artistiques originales, donnant naissance à ce qui est convenu aujourd’hui d’appeler le cirque de création.
Ces deux mondes parallèles, celui du cirque de tradition, autour de quelques enseignes de grande taille et de nombreux petits cirques familiaux, et celui naissant du cirque de création, autour de compagnies, cohabitent un temps au sein de l’ANDAC. Un détournement de fonds par son directeur constaté en 1994, met fin à cette expérience. Le ministère de la Culture reprend à son compte la politique de soutien en faveur du cirque et l’axe sur le soutien à la création. Une commission nationale pour l’attribution d’aides à la création est instituée au sein de la Direction du Théâtre, alors qu’une dizaine de compagnies de cirque sont subventionnées au fonctionnement. Le centre national de ressources, Hors Les Murs, étend son action aux arts de la piste et initie une politique éditoriale consacrée à ces nouvelles formes artistiques. De son côté, le CNAC et l’école nationale supérieure de Rosny-sous-Bois, auxquelles viendra se joindre ensuite l’Académie Fratellini, issue de l’école fondée par Annie Fratellini en 1974, forment des nouvelles générations d’artistes de cirque. Sensibilisés à l’ensemble des arts scéniques contemporains, ces jeunes « circassiens » forgent peu à peu le paysage actuel du cirque, poursuivant la démarche initiée par les pionniers une vingtaine d’années plus tôt. Certains s’affranchissent résolument des quelques fondamentaux du cirque, comme la piste circulaire, à laquelle ils préfèrent la scène frontale. D’autres privilégient une seule discipline, érigée en langage artistique à part entière, comme le jonglage pour Jérôme Thomas ou les arts aériens pour les Arts Sauts.
Ces évolutions esthétiques re-questionnent les modes d’intervention de l’État. Les arts du cirque rejoignent les arts de la scène. Au moment de la réforme des compagnies dramatiques et de la fusion de la direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles (DMDTS), ils bénéficient, comme les arts de la rue, de l’ouverture des dispositifs consacrés au théâtre. Des compagnies sont conventionnées en DRAC et des aides à la production dramatique sont accordées pour des spectacles de cirque.
En 2001 le ministère de la Culture lance une Année des arts du cirque. La volonté est de mieux étoffer les dispositifs d’aides pour répondre aux besoins que l’évolution du secteur a engendré. Les équipes de cirque sont de plus en plus présentes sur les territoires. Elles nécessitent des partenariats forts avec des établissements pérennes pouvant assurer des productions et une diffusion à l’année. Onze pôles (1) pour le cirque sont identifiés en région. Ils ont pour mission de soutenir la création au travers de résidences, de programmer des spectacles dans le cadre de leurs saisons ou de leurs festivals et de promouvoir le cirque par des partenariats avec des établissements culturels sur leur territoire, ainsi qu’auprès des publics. L’ensemble de ces lieux bénéficie de conventions pluriannuelles avec l’État et les collectivités territoriales.
Enfin, de nouveaux sites et édifices pour l’accueil des compagnies ont été construits, dessinant ainsi une géographie inédite de lieux pour le cirque.
Par ailleurs, le dispositif d’aides attribuées par la DMDTS est complété par deux mesures significatives : l’aide à l’itinérance et l’aide à la résidence. La première est attribuée aux cirques qui travaillent sous chapiteau. Elle a pour finalité de les soutenir dans ce choix particulièrement risqué d’un point de vue économique, contribuant ainsi à la survie d’un élément constitutif de l’identité du cirque. La deuxième mesure est de nature incitative : l’aide à la résidence est attribuée aux établissements (théâtres, centres culturels, lieux divers...) qui accueillent des compagnies de cirque pour des périodes de création. Elle permet ainsi à ces établissements d’apporter des moyens financiers aux équipes artistiques pour mieux assurer le paiement des salaires pendant les périodes de répétitions.
La politique en faveur du chapiteau a aussi consisté en la rédaction d’une Charte pour l’accueil des cirques dans les communes, un document résumant les normes et les bons usages qui a été signé en 2001 par le ministère de la Culture, les trois syndicats du cirque, l’AMF et la FNCC. Une centaine de communes et de cirques adhèrent à cette charte. Enfin, une importante collection d’ouvrages consacrés au cirque a été financée avec le soutien du CNL (Centre national du livre).
L’Année des arts du cirque a apporté des avancées considérables pour la prise en considération du cirque dans la politique du ministère de la Culture. Elle a surtout permis d’ancrer cette discipline dans des réalités territoriales, impliquant les autres collectivités publiques. Le nombre de compagnies conventionnées a triplé, les pôles se sont affirmés comme des lieux référents, les écoles sont de plus en plus nombreuses. Les enjeux qui se présentent pour les années à venir vont inévitablement faire surgir de nouvelles problématiques, qu’elles soient au niveau de la formation, des besoins économiques ou de la structuration globale du secteur. Il est difficile aujourd’hui de parler du cirque au singulier, tellement il existe des démarches différentes et originales. Les réponses des pouvoirs publics devront se situer dans ce contexte encore en mutation.
1. Aujourd’hui on en décompte dix : Le Cirque municipal Jules Verne à Amiens, La Verrerie à Alès, Circuit(s) à Auch, l’Agora à Boulazac, la Cascade à Bourg Saint-Andéol, La brèche à Cherbourg, le Cirque-Théâtre d’Elbeuf, Le Carré Magique à Lannion, le Prato à Lille et le Sirque à Nexon.
Naly Gérard
Le Goliath, guide des arts de la rue et des arts de la piste, HorsLesMurs, 2008.