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Définition

   
 
Arts de la rue / MAJ : Mai 2008
 
   

:: Un peu d’histoire...

:: Artistes et compagnies...




Cliquer sur le disque pour visionner le DVD Esthétiques des arts de la rue : 32 extraits vidéos de spectacles de compagnies françaises d’arts de la rue. 
Une production HorsLesMurs – octobre 2006

 

 

:: Un peu d’histoire...


On désigne communément par le terme « arts de la rue » les spectacles ou les événements artistiques donnés à voir hors des lieux pré-affectés : théâtres, salles de concert, musées... Dans la rue, donc, sur les places ou les berges d’un fleuve, dans une gare ou un port et aussi bien dans une friche industrielle ou un immeuble en construction, voire les coulisses d’un théâtre. De la prouesse solitaire à la scénographie monumentale, de la déambulation au dispositif provisoire, de la parodie contestataire à l’événement merveilleux, les formes et les enjeux en sont variés, 
les disciplines artistiques s’y côtoient et s’y mêlent.

S’insérer dans le contexte urbain (la campagne aussi est urbaine, aujourd’hui) a plusieurs incidences déterminantes sur les propositions artistiques. La ville est un espace libre et contraignant. Physiquement, elle permet de choisir son territoire, de jouer avec l’environnement. Il y faut aussi se confronter au bruit, à l’encombrement, aux intempéries éventuelles. Socialement, le spectacle s’adresse ensemble aux spectateurs prévenus et aux passants de hasard, au public averti et au public « vierge ». Il importe donc de s’appuyer sur les émotions communes et les cultures partagées. Institutionnellement, l’ordre public a ses limites de tolérance et la programmation engage la responsabilité des élus locaux.

+ Tradition et héritage

Les « mimes », jongleurs et conteurs, sont attestés à Syracuse et en Grèce. En France, les premiers montreurs d’animaux et autres saltimbanques arrivent dès le XIe siècle. Ils sont « l’accroche » des charlatans et participent aux parades qui annoncent les Mystères ; de statut infâme, ils jouent pourtant dans les châteaux et lors des entrées royales. Comme la liesse participative que l’on imagine associée aux grandes fêtes populaires, religieuses et païennes, ils sont une référence mythique et un réservoir de savoir-faire pour les arts de la rue.

Autre référence : le théâtre forain. Dans les enclos des foires parisiennes, au XVIIe et surtout au XVIIIe siècle, les « baraques » de théâtre jouxtent les loges des marchands. Face aux conflits incessants avec la Comédie Française et l’Opéra, détenteurs du privilège royal, et aux interdictions qui s’ensuivent, les forains développent un répertoire divertissant, souvent parodique, et des modes inventifs de jeu avec le public. L’opposition entre théâtre académique et spectacle populaire est déjà là.

La destruction du « Boulevard du crime » en 1862, lors des travaux d’Haussmann, puis les développements de l’urbanisme et la prolifération de règlements coercitifs ont entraîné la relégation progressive des bateleurs à quelques lieux touristiques. Les arts de la rue actuels ont aussi des parentés avec les mouvements subversifs ou militants qui ont marqué l’histoire du siècle dernier. Dans la Russie des débuts de la révolution d’Octobre, les artistes quittent les salles closes pour s’adresser directement au peuple et participer à la transformation de la société. L’agit-prop (« agitation-propagande ») se formule en grandes manifestations éducatives et en spectacles d’intervention dans les usines ou sur les places. Les thèmes s’inspirent de l’actualité, les formes empruntent au cirque, au cabaret, au journal vivant, les acteurs professionnels sont associés aux amateurs et sollicitent les réactions du public. L’Allemagne et la France de l’entre-deux guerres connaîtront des tentatives de ce genre, évidemment moins officielles. Plus près de nous, les « théâtres de guérilla » des années 60 aux états-Unis, Bread & Puppet, San Francisco Mime Troup, Teatro Campesino, sont aussi l’expression d’un engagement, en particulier contre la guerre du Vietnam et dans le soutien aux luttes des ouvriers agricoles. Le festival de Nancy les fera connaître en France.

Les refondateurs des arts de la rue en Europe savent cette histoire. Ils ont lu Rousseau et Antonin Artaud. Ils connaissent moins les plasticiens en rupture de musée et de marché de l’art qui, dans l’avant-68, ont choisi l’éphémère et l’espace public pour manifester une contestation plus existentielle que politique.

+ Des « nouveaux saltimbanques » à « Rue libre  ! »

Début des années 70. Les pavés sont retombés, pas l’énergie. Des artistes un peu trublions veulent ne pas disjoindre l’art et la vie et conjuguent les préoccupations sociales et le goût de la fête, de la dépense au sens où l’entendait Georges Bataille.
Ils se nomment « nouveaux saltimbanques » (des tendances analogues existent en Italie avec le Tiers Théâtre, aux Pays Bas avec les Festivals of Fools, en Espagne avec La Fura dels Baus et les Comediants). Parmi ces « pionniers », on peut citer Le Puits aux Images, Le Palais des Merveilles, Théâtracide, le Théâtre de l’Unité, le Théâtre à Bretelles, Ritacalfoul... Leurs spectacles revisitent joyeusement les traditions foraines et carnavalesques, la chanson des rues, le cirque... En effraction voire en infraction dans les rues, ils sont bienvenus dans certaines fêtes associatives ou politiques. En 1973, Jean Digne, alors directeur du théâtre municipal, leur offre un territoire en créant « Aix, ville ouverte aux saltimbanques ».

L’organisation par Michel Crespin de La Falaise des Fous à Chalain, dans le Jura, en 1980, est un autre événement fondateur. Invité par Fabien Jannelle, qui dirigeait le Centre d’Action Culturelle de Marne-la-Vallée, à établir son campement de nomade dans le chantier de la Ferme du Buisson, Crespin y crée en 1983 l’association Lieux Publics et, dans la foulée, l’éphémère revue du même nom, les Rencontres d’Octobre et le Goliath, ainsi que plusieurs spectacles qui matérialisent son credo : « La ville est une scène à 360 degrés ». En 1986, Lieux Publics sera promu premier (et jusqu’à présent unique) Centre national de création « pour les lieux publics et les espaces libres ».

Ces années 80 sont décisives. Les compagnies aujourd’hui reconnues (Royal de Luxe, Ilotopie, Generik Vapeur, Transe Express, Oposito, la Compagnie Off, Délices Dada, Kumulus...) se structurent et affirment leurs options artistiques, avec chez certaines une prédilection pour les déambulations spectaculaires et les scénographies monumentales. Dans le même temps, les élus de certaines villes font appel à elles pour (re)créer de la convivialité et toucher des publics étrangers aux arts « élitaires ». A Tours, Aurillac, Chalon, Sotteville-lès-Rouen, Brest, naissent les festivals qui prolifèreront au cours des décennies suivantes.

Le mouvement ne s’est pas ralenti. De nouvelles générations sont apparues (KomplexKapharnaüm, Ici-Même, Deuxième Groupe d’Intervention, Ex Nihilo, Zur, Osmosis, Carabosse, KMK, Artonik, Les Souffleurs, Opéra Pagaï...) qui prolongent, mettent en doute, renouvellent les acquis. Révolue l’époque de la contestation sauvage, de l’animation bon enfant et de la simple opposition entre « salle » et « rue », les questions se posent maintenant en termes de choix artistiques.

Tracer un portrait des arts de la rue aujourd’hui serait une gageure, tant ils sont de plus en plus divers. Les traditions revisitées y coexistent avec les technologies de pointe, les rituels collectifs avec les dispositifs intimes, la parodie avec le drame, l’exotisme avec le quotidien... Pratiquant largement le mélange des genres et l’interaction avec le public, ils sont peut-être la version populaire de l’art postmoderne. D’autre part, de façon de plus en plus affirmée, nombre de réalisations donnent à percevoir le lieu et le contexte humain sur lesquels elles prennent appui, et nourrissent ainsi la réflexion d’urbanistes et d’acteurs politiques ; beaucoup aussi tendent à dépasser le cadre événementiel pour s’inscrire dans la durée.

En quelques décennies, les arts de la rue ont élargi et complexifié leurs pratiques. Ils demeurent, fondamentalement, une appropriation temporaire et symbolique de l’espace commun, artistes et public réunis. Ce dont a témoigné, le 27 octobre 2007 dans la France entière, la longue journée « manifestive » de Rue Libre ! 

Sylvie Clidière
Le Goliath, guide des arts de la rue et des arts de la piste, HorsLesMurs, 2008.



 :: Artistes et compagnies...


Le cirque s’était vu attribuer en 2001-2002 une « Année des arts du cirque », les artistes et compagnies du théâtre de rue auront eu leur « Temps des arts de la rue » de 2005 à 2007. Trois années qui ont permis l’ouverture d’un dialogue plus soutenu entre les artistes et l’état et qui ont marqué une étape importante dans la reconnaissance institutionnelle de ces formes hors cadres et hors formats.

« Institution » : l’expression fait grincer les dents des esprits frondeurs et fondateurs des arts de la rue, qui ont toujours trouvé dans la rébellion face à l’ordre établi le premier ferment de leur création artistique. En cette année de célébration du quarantenaire de mai 68 avancent-ils toujours avec la même ferveur contestatrice ? 

+ Un secteur institutionnel ?

Le renforcement des moyens de production et la labellisation de neuf centres nationaux des arts de la rue permettent un accompagnement à la création plus substantiel pour les compagnies. Résidences, apports en coproduction, dispositifs européens (In situ) apportent un confort non négligeable.
Reste que ces moyens sont d’abord dévolus aux « grands » de la rue, aux troupes les plus reconnues. L’émergence se voit souvent condamnée à fonctionner à la débrouille, entre autoproduction et présentation dans les « off » des grands festivals de l’été.

Mais c’est aussi par un réseau de diffusion aujourd’hui réellement densifié que les compagnies et artistes de rue parviennent à jouer leurs créations. Grâce à la place qu’occupent les saisons arts de la rue sur certains territoires (Pronomade(s), l’Apsoar, le RIR en PACA...) souffle un vent nouveau et une alternative aux festivals. Elles offrent notamment aux compagnies la possibilité d’organiser des tournées quand la porte des autres lieux du réseau labellisé, centres dramatiques et scènes nationales ne leur est que rarement ouverte. Le spectacle Beaucoup de bruit pour rien des 26 000 couverts aura sans doute posé la plus pertinente des questions de la diffusion : faut-il ouvrir la porte des théâtres pour jouer du théâtre de rue ?

Les metteurs en scène des arts de la rue continuent en effet d’explorer des topographies bien différentes de celles des plateaux de théâtre. Consacrée maintenant comme « auteur d’espace » par la SACD, la profession exprime toujours sa singularité par la proximité de la relation qui la lie au public et aux espaces investis.

Ces trois dernières années, Un Oncle Vania en plein champ a vu le jour sous la direction du Théâtre de l’Unité, les tours opérators d’Opéra Pagaï nous ont emmené dans un Safari intime jusque dans les maisons des habitants, les usines désaffectées se sont transformées en Cinécittà avec les réalisateurs de KompleXKapharnaüM. 
Les compagnies se démarquent aussi de leurs confrères des salles par leur attachement à l’itinérance et par la conception de leur propre outil de diffusion : ainsi le bus-cinéma du Caravansérail, les camions-théâtres et les chapiteaux que plus de 10 % des compagnies du secteur disent posséder.

La génération montante récuse avec autant d’indiscipline que ses aînés l’ordre moral tant que le nouvel ordre économique dont les servitudes paraissent plus trompeuses et plus insidieuses. à ce titre, les créations Ego Center de Lackaal Ducrick et les perturbations urbaines d’Ici même, la réflexion sur l’imagerie entamée par Christa Sautou dans Christa et Le Trou flairent les dérives tendancieuses de notre société du spectacle et de ses avatars. Le théâtre d’intervention actuel se renouvelle, attaque la téléréalité comme la politique spectacle.

+ Le genre urbain

On ne s’attardera pas sur l’expansion des arts de la rue, qui du simple théâtre d’intervention est devenu un genre à part entière avec ses disciplines (théâtre de texte, danse, arts plastiques...) et ses formats consacrés (entresort forain, déambulatoire, fixe). Il est aujourd’hui acté que leur définition est large et plurielle : on dénombre 915 compagnies qui s’expriment dans près de vingt disciplines différentes.

La danse de rue devient quasiment un genre à part entière de la famille avec Tango Sumo, Osmosis, Ex-Nihilo, etc. Le corps n’est plus seulement exposé à ses propres limites mais à toutes les configurations et toutes les étendues possibles.

Le genre urbain, voilà l’appellation sous laquelle on peut regrouper les projets artistiques des habitants et territoires sur lesquels ils s’implantent. Le Théâtre du Voyage Intérieur, KompleXKapharnaüM ou la compagnie KMK oeuvrent chacun dans leurs disciplines (théâtre, vidéo, arts plastiques) à imaginer des histoires à chaque fois différentes selon le lieu investi. La « rue » n’est plus un bâtiment mais bien un ensemble dont toutes les composantes peuvent être travaillées (habitants, histoires, environnement politique et social...).

Notable est également le succès d’une jeune génération de comédiens et comédiennes héritiers des bonimenteurs d’hier et champions de l’impro tout terrain et tout public : Ronan Tablantec, Paco alias Arnaud Aymard, ou Jérôme Poulain se placent en fidèles parangons dadaïstes des années 2000.

L’économie continue cependant à peser sur ce secteur et la production de grandes et de moyennes formes reste problématique. Les carnets de tournée d’Oposito, de la compagnie Off ou de Generik Vapeur continuent de se remplir mais peu de la nouvelle génération s’attaquent à des constructions monumentales ou à de gigantesques déambulatoires.

La rue est libre, encore et toujours mais au regard de la moyenne du nombre de salariés permanents déclarés par les compagnies (0,5), et intermittents (4,5) pour l’édition de ce Goliath, on sait que l’enjeu de l’emploi continue d’être critique.

Morgane Le Gallic
Le Goliath, guide des arts de la rue et des arts de la piste, HorsLesMurs, 2008.


Photographies :
Le J4 à Marseille © Clothilde Grandguillot
ZUR, 2002 © Christophe Raynaud de Lage

KompleXKapharnaüM, SquarE Net - L’arbre à palabres © Vincent Muteau






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