Au nombre de 415 en 2008, les compagnies de cirque affichent toujours une croissance florissante même si le rythme de leur expansion s’est ralenti depuis quelques années. Porté par des cursus de formation très divers (écoles préparatoires et supérieures), des histoires et des généalogies variées, le cirque actuel constitue véritablement un genre à part entière. Dans les différentes disciplines qui le composent, le cirque contemporain déploie un éventail de styles et d’esthétiques toujours plus riche.
Une nouvelle génération de clowns dynamite la scène et la salle avec un sens du burlesque et de la trangression jouissive. Les Nouveaux Nez ont fait des petits et des petites : Ludor Citrik, Jackie Star, Proserpine assurent la relève. En acrobatie, le cirque Aïtal ou la compagnie Un loup pour l’homme se font remarquer par leur approche renouvelée du corps, de l’exercice du main à main.
Parallèlement, le spectacle
Tangente de Mathurin Bolze, le travail sur la verticalité ébauché par la compagnie Moglice Von Verx, les multiples collaborations développées à l’international par Aurélien Bory (
Taoub,
Les sept planches de la ruse) attestent dans des registres complètement différents de l’audace et de la qualité formelle du cirque contemporain français. Tous signent une écriture proche des plus grands metteurs en scène ou chorégraphes. Tous peuvent également se prévaloir d’une diffusion qui n’est plus simplement limitée aux pôles cirques ou festivals spécialisées mais s’étend à un résean large de théâtres, scènes et centres culturels qui les accueillent dans leur programmatio, annuelle.
Depuis 2000, les numéros de cirque esquissent leur grand retour, exerçant un pouvoir d’attraction fort pour les professionnels comme pour le public : Jeunes talents cirque, Cirque ô présent ou le Festival mondial du cirque de demain ont permis ainsi de découvrir Victor et Kati du Cirque Aïtal, Mathilde et Damien du Cirque Hirsute.
Cette multiplication de formes courtes confirme la réduction des moyens financiers pour l’accueil de spectacles plus singuliers. Elle a cependant l’avantage de constituer une véritable rampe de lancement pour de nouveaux talents.
La crainte de la standardisation ne doit pas occulter l’existence de propositions hors cadre et hors format. La démarche de Laurent Channel, arpenteur radical des fondamentaux du cirque (l’exhibition, le cercle...) ou dans un style bien différent l’étrange Maison des clowns inventée par Giovanna d’Ettore doit nous rappeler que les imaginaires les plus excentriques du nouveau cirque continuent de s’exprimer. Voilà des affranchis du cercle et de la piste qui savent bien la faire renaître. Inattendus, insaisissables, ils reflètent le cirque d’aujourd’hui.
+ Le Chapiteau, nouveau luxe ?
Ce qui était en germe il y a quelques années parît désormais manifeste. La création sous chapiteau et la vie itinérante s’effacent au profit de spectacles cousus sur mesure pour les salles et la rue. De moins en moins de compagnies peuvent en effet se permettre de maintenir ce symbole de la profession. Car le chapiteau ne représente pas seulement un choix technique mais aussi un choix artistique, la possibilité de voler sous une très grande hauteur de jouer un spectacle dans une circularité totale. Dans la continuité des années soixante-dix, l’achat du chapiteau était considéré comme l’investissement d’une autre forme de diffusion culturelle. Les deux décennies qui suivent, effervescence du nouveau cirque oblige, ne vont pas sans l’acquisition pour la plupart des compagnies d’un chapiteau : Archaos, les Arts Sauts, le cirque Gosh, Cirque Ici-Johann Le Guillerm, la compagnie Jérôme Thomas acquièrent tous une toile pour tourner autrement.
Aujourd’hui sur les 415 compagnies recensées dans la base de données de HorsLesMurs, seules 20 % d’entre elles possèdent cet équipement. Les grands collectifs comme le Cirque Plume ou la compagnie Max et Maurice vont même jusqu’à proposer une version en salle et sous chapiteau de leur spectacle pour rentrer dans leurs frais. Les jeunes compagnies s’orientent difficilement vers la toile mais celles qui font le choix de cette utopie en ordre de marche méritent d’être citées, comme par exemple Boris Gibé et sa compagnie Les Choses de rien. Faisant le pari de construire à chaque nouvelle création non seulement une scénographie mais aussi un volume différent pour la contenir (un chapiteau en forme de phare pour le Phare, une bulle gonflable pour Bull), il témoigne de la grande liberté que cette apparente contrainte peut inspirer.
Les collectifs issus du CNAC (Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne) maintiennent également la tradition de la tournée sous chapiteau, à l’instar du Cheptel Aleïkoum issu de la promotion 2003, qui vient de faire l’acquisition d’un chapiteau même si plusieurs membres de la troupe tournent de leur côté des projets individuels. Au sein des générations précédentes, le collectif AOC ou le Cirque Désaccordé font partie de ceux qui se risquent à des créations collectives et pluridisciplinaires sous chapiteau (Questions de direction,
Petites Mythologies Populaires).
Tout aussi pertinente est la démarche de cirques qui circulent entre secteur subventionné et autoproduction, en proposant des spectacles populaires de grande qualité technique : la Famille Morallès, les Rasposo, le cirque en cavale de Zanzibar ou Bibendum Tremens perpétuent avec bonheur de petites entreprises familiales sous chapiteau, entre tradition et modernité.
Ces résistants forcent le respect, car le parcours du combattant pour installer un chapiteau s’est considérablement durci malgré la signature par une cinquantaine de villes de la charte Droit de cité pour le cirque pendant l’Année des arts du cirque en 2001-2002. Aux contraintes de négociation avec les municipalités s’ajoute l’entretien de bien d’autres éléments nécessaires au bon déroulement du spectacle et de la vie en campement : les gradins, le chauffage, le son et la lumière, les caravanes, etc.
Toutes ces évolutions ont modifié la création circassienne. Ce que l’on appelle les « grandes formes » (avec environ une dizaine de personnes sur le plateau et une fiche technique importante) se raréfient au profit d’un nombre croissant de spectacles individuels et de courts numéros.
Le réseau de diffusion mériterait à ce titre d’être soutenu, opérateurs culturels et collectivités locales ayant tout intérêt à jouer de synergies pour que des espaces viabilisés puissent accueillir des chapiteaux.
Morgane Le Gallic
Le Goliath, guide des arts de la rue et des arts de la piste, HorsLesMurs, 2008.